Culture

Pourquoi il n'y a pas de prix Nobel de mathématiques ?

Le testament d'Alfred Nobel ignore les mathématiques. Rivalité amoureuse ou simple oubli ? Ce que disent les archives, et les prix qui ont pris le relais.

25 octobre 202610 min de lecture

Entre 1904 et 1912, Henri Poincaré a été proposé 51 fois pour le prix Nobel de physique, dont 34 fois pour la seule année 1910, d'après les archives des nominations de la Fondation Nobel. Il ne l'a jamais obtenu. L'un des plus grands mathématiciens de son époque ne pouvait espérer un Nobel qu'en passant pour un physicien, parce que le testament d'Alfred Nobel prévoit cinq prix et qu'aucun ne concerne les mathématiques.

Pourquoi cet oubli ? Une histoire savoureuse circule depuis plus d'un siècle : Nobel se serait vengé d'un mathématicien qui lui aurait pris une femme. Elle est fausse dans sa version la plus célèbre, et fragile dans toutes les autres. La réalité est moins romanesque, mais elle raconte quelque chose de plus intéressant sur la manière dont on récompense les mathématiques.

Ce que dit le testament d'Alfred Nobel

Le 27 novembre 1895, au Club suédo-norvégien de Paris, Alfred Nobel signe son troisième et dernier testament. Chimiste et inventeur de la dynamite, titulaire de 355 brevets à sa mort, il meurt à San Remo le 10 décembre 1896. Sa fortune doit former un fonds dont les intérêts seront distribués chaque année à celles et ceux qui, l'année précédente, ont rendu les plus grands services à l'humanité.

Les intérêts sont divisés en cinq parts égales, soit 20 % chacune :

  • physique : la découverte ou l'invention la plus importante ;
  • chimie : la découverte ou l'amélioration la plus importante ;
  • physiologie ou médecine : la découverte la plus importante ;
  • littérature : l'œuvre la plus remarquable d'inspiration idéaliste ;
  • paix : la personne qui a le plus œuvré pour la fraternité entre les nations, la réduction des armées et les congrès de paix.

Les mathématiques n'apparaissent nulle part, ni comme prix, ni comme discipline rattachée à un autre. La famille conteste le testament, les institutions désignées hésitent, et les premiers prix ne sont remis qu'en 1901. Quant au prix d'économie, il ne figure pas dans le testament : il a été créé en 1968 par la banque centrale de Suède pour ses 300 ans, sous le nom de prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel.

La légende de la rivalité amoureuse

La version la plus répandue met en scène Gösta Mittag-Leffler (1846-1927), le mathématicien suédois le plus en vue de son temps. Fondateur en 1882 de la revue Acta Mathematica, figure de la Stockholms högskola, il a aussi obtenu en 1889 une chaire pour Sofia Kovalevskaïa, l'une des toutes premières femmes à occuper un poste de professeure de mathématiques à l'université.

La légende existe en plusieurs variantes :

  • Mittag-Leffler aurait eu une liaison avec l'épouse de Nobel, et celui-ci se serait vengé en rayant les mathématiques de son testament ;
  • Sofia Kovalevskaïa aurait repoussé les avances de Nobel, ou l'aurait quitté pour Mittag-Leffler ;
  • Nobel, qui détestait Mittag-Leffler, aurait voulu l'empêcher de devenir le premier lauréat d'un prix de mathématiques.

La première version s'effondre d'elle-même : Alfred Nobel ne s'est jamais marié. La deuxième ne repose sur aucun document, puisqu'aucune liaison n'est attestée, ni entre Nobel et Kovalevskaïa, ni entre Kovalevskaïa et Mittag-Leffler. Reste la troisième, la plus sérieuse, qui mérite qu'on regarde les archives.

Ce que disent vraiment les historiens

En 1985, deux mathématiciens suédois, Lars Gårding et Lars Hörmander (ce dernier médaillé Fields en 1962), ont recensé dans la revue The Mathematical Intelligencer une version « franco-américaine » de l'histoire, celle de l'épouse, et une version suédoise, celle du lauréat redouté. Aucune des deux ne s'appuie sur une preuve.

Le travail de l'historienne Elisabeth Crawford sur les débuts de l'institution Nobel (1984) éclaire l'origine de la rumeur. La Stockholms högskola, où enseignait Mittag-Leffler, s'attendait à recevoir un don important de Nobel. Quand on apprend, début 1897, que l'école a été écartée du testament, la déception est vive. Deux rivaux de Mittag-Leffler au sein de l'établissement, Otto Pettersson et Svante Arrhenius, font alors savoir que l'antipathie de Nobel pour Mittag-Leffler expliquerait cet échec. Crawford note que cet épisode a pu nourrir le mythe d'un prix de mathématiques abandonné par rancune.

Les deux hommes se connaissaient et ne s'appréciaient sans doute guère. Le mathématicien Günter Ziegler rapporte des échanges peu chaleureux au sujet du financement du poste de Kovalevskaïa, et le biographe de Mittag-Leffler, Arild Stubhaug, estime que leur mésentente tenait probablement à elle. Mittag-Leffler lui-même semble avoir cru à une brouille, d'après le récit d'un mathématicien qui lui avait rendu visite. Mais aucune pièce ne montre que Nobel ait un jour envisagé un prix de mathématiques, puis l'ait retiré. Une antipathie possible n'est pas une cause démontrée.

Ironie de l'histoire : Mittag-Leffler est devenu un acteur influent des prix Nobel. En 1903, apprenant que seuls Henri Becquerel et Pierre Curie étaient proposés, il écrit à Pierre Curie, qui répond qu'il souhaite être considéré avec Marie Curie. Le couple partage finalement le prix de physique 1903 avec Becquerel. Mittag-Leffler a en revanche échoué à faire couronner Poincaré.

Les vraies raisons probables : les prix ressemblent à Nobel

Si l'on regarde la liste des prix à côté de la vie de leur fondateur, elle se lit presque comme une biographie :

  • la chimie et la physique, son métier d'inventeur et d'industriel ;
  • la littérature : jeune homme, il écrivait des poèmes en anglais, et il a rédigé dans sa dernière année une tragédie, Nemesis, imprimée à cent exemplaires après sa mort, dont tous sauf trois ont été détruits à la demande de sa famille ;
  • la paix : son amitié avec Bertha von Suttner, brièvement sa secrétaire à Paris en 1876, devenue une figure du mouvement pacifiste et prix Nobel de la paix en 1905.

Seule la médecine s'éloigne un peu de son histoire personnelle, et elle reste une science expérimentale, tournée vers des applications. Les mathématiques, elles, ne tiennent aucune place dans ce parcours. Le chimiste Mihály Beck, qui a repris le dossier en 2001, souligne que les inventions de Nobel demandaient de l'intuition, de l'obstination et une connaissance fine des substances, mais pas de mathématiques avancées. Le vocabulaire du testament va dans le même sens : il récompense des découvertes, des inventions et des améliorations, autrement dit des progrès dont l'utilité se voit. Or, à la fin du XIXe siècle, les mathématiques n'étaient guère vues comme une science dont l'humanité tire un bénéfice direct.

L'explication la plus solide est donc la plus simple : Nobel n'a pas exclu les mathématiques, il n'y a vraisemblablement jamais pensé.

Le prix suédois qui existait déjà

Un autre argument revient souvent : un prestigieux prix scandinave de mathématiques existait déjà. Il s'agit du concours lancé en 1885, à l'initiative de Mittag-Leffler, pour les 60 ans du roi Oscar II de Suède, le 21 janvier 1889. Le jury réunit Charles Hermite, Karl Weierstrass et Mittag-Leffler. Le lauréat est Henri Poincaré, pour un mémoire sur le problème des trois corps, c'est-à-dire le mouvement de trois astres qui s'attirent mutuellement.

L'histoire a un rebondissement célèbre. Avant la publication, une erreur sérieuse est repérée dans le mémoire. Poincaré fait retirer l'édition déjà imprimée et la réimpression lui coûte plus que le montant du prix. La version corrigée, parue en 1890, pose les bases de ce qu'on appellera plus tard la théorie du chaos.

Mais ce prix était un concours ponctuel, lié à un anniversaire royal, pas une récompense annuelle. L'argument est donc faible. Le plus révélateur se passe ensuite. Selon le site officiel du prix Abel, c'est notamment parce que les projets de Nobel, rendus publics en 1897, ne comportaient pas de prix de mathématiques que le Norvégien Sophus Lie a fait campagne pour un prix Abel, décerné tous les cinq ans. Lie meurt en 1899, le roi Oscar II reprend l'idée en 1902, puis la séparation de la Suède et de la Norvège, en 1905, enterre le projet.

Les grandes récompenses des mathématiques aujourd'hui

La médaille Fields, réservée aux moins de 40 ans

Voulue par le congrès international des mathématiciens de Toronto en 1924 et financée par le mathématicien canadien John Charles Fields, la médaille est remise pour la première fois en 1936, à Oslo, à Lars Ahlfors et Jesse Douglas. Depuis 1950, elle est attribuée tous les quatre ans, à deux, trois ou quatre lauréats, avec un chèque de 15 000 dollars canadiens et une médaille d'or à l'effigie d'Archimède.

Sa règle la plus connue : le 40e anniversaire du candidat ne doit pas tomber avant le 1er janvier de l'année du congrès. Pour 2026, il fallait donc être né le 1er janvier 1986 ou après. Cette limite a des conséquences célèbres : Andrew Wiles, qui a démontré le grand théorème de Fermat au milieu des années 1990, avait 45 ans en 1998 et n'a reçu qu'une plaque d'argent, à titre d'hommage exceptionnel. En 2006, Grigori Perelman a refusé la sienne.

De 1936 à 2026, la médaille a distingué 68 mathématiciens, dont trois femmes seulement, soit 4,4 % : Maryam Mirzakhani en 2014, première lauréate, pour ses travaux sur la géométrie des surfaces de Riemann, morte en 2017 à 40 ans ; Maryna Viazovska en 2022 ; et Hong Wang en 2026, récompensée notamment pour sa démonstration, avec Joshua Zahl, de la conjecture de Kakeya en dimension trois, et professeure permanente à l'Institut des hautes études scientifiques, près de Paris, depuis 2025.

La France y occupe une belle place, avec notamment Laurent Schwartz (1950), Jean-Pierre Serre (1954, à 27 ans), René Thom (1958), Alain Connes (1982), Pierre-Louis Lions et Jean-Christophe Yoccoz (1994), Laurent Lafforgue (2002), Wendelin Werner (2006), Cédric Villani (2010) et Hugo Duminil-Copin (2022).

Le prix Abel, le plus proche d'un Nobel

Le rêve de Sophus Lie se réalise un siècle plus tard. En 2001, le gouvernement norvégien annonce un fonds de 200 millions de couronnes, et le prix Abel est créé en 2002, 107 ans après le testament de Nobel. Annuel, sans limite d'âge, il récompense l'ensemble d'une carrière et s'élève aujourd'hui à 7,5 millions de couronnes norvégiennes. Le premier lauréat, en 2003, est Jean-Pierre Serre. Suivent notamment, côté français, Yves Meyer (2017) pour la théorie des ondelettes et Michel Talagrand (2024) pour ses travaux en théorie des probabilités, une branche que tu commences à travailler au collège, puis en seconde avec les probabilités.

En 2019, Karen Uhlenbeck devient la première femme lauréate, pour ses travaux sur les équations aux dérivées partielles géométriques et la théorie de jauge. En 2026, le prix revient à Gerd Faltings, médaillé Fields quarante ans plus tôt, en 1986.

Wolf, Shaw, Crafoord et Breakthrough

  • Le prix Wolf (Israël), décerné depuis 1978, dont les premiers lauréats sont Israel Gelfand et Carl Ludwig Siegel. Jean-Pierre Serre l'a reçu en 2000 : il cumule ainsi Fields, Wolf et Abel. Ingrid Daubechies l'a obtenu en 2023 pour ses travaux sur les ondelettes.
  • Le prix Shaw (Hong Kong), remis pour la première fois en 2004 à Shiing-Shen Chern. En 2017, il est partagé entre János Kollár et la Française Claire Voisin.
  • Le prix Crafoord, décerné par l'Académie royale des sciences de Suède, celle-là même qui attribue les Nobel de physique et de chimie, avec une discipline qui change chaque année. En 1988, Alexandre Grothendieck refuse celui qu'il devait partager avec Pierre Deligne. En 2024, Claire Voisin devient la première femme récompensée en mathématiques.
  • Le Breakthrough Prize, fondé par l'investisseur Yuri Milner, le plus richement doté de cette liste : 3 millions de dollars par lauréat depuis sa première édition, en 2015.

Les mathématiciens qui ont quand même eu un Nobel

À défaut de prix dédié, plusieurs mathématiciens ont été couronnés dans d'autres catégories :

  • John Nash, prix d'économie 1994 pour la théorie des jeux, puis prix Abel 2015 pour ses travaux sur les équations aux dérivées partielles. Il est mort avec sa femme dans un accident de taxi, le 23 mai 2015, en rentrant de la cérémonie d'Oslo ;
  • Leonid Kantorovitch, prix d'économie 1975, pour la théorie de l'allocation optimale des ressources ;
  • Gérard Debreu, né à Calais, prix d'économie 1983, pour sa reformulation rigoureuse de la théorie de l'équilibre général ;
  • Bertrand Russell, logicien et philosophe, prix de littérature 1950 ;
  • Roger Penrose, prix de physique 2020, pour avoir montré que la formation des trous noirs découle de la relativité générale.

Conclusion : un vide qui a fait naître d'autres prix

Il n'y a pas de prix Nobel de mathématiques parce qu'Alfred Nobel a récompensé ce qui comptait dans sa vie : l'invention, la chimie, la santé, les livres et la paix. La rivalité amoureuse avec Mittag-Leffler est une belle histoire, sans preuve. Le vide laissé par le testament a fini par être comblé, à la manière des mathématiciens : la médaille Fields mise sur la promesse des jeunes chercheurs, le prix Abel sur l'œuvre d'une vie. Et si tu veux un dernier chiffre pour briller à table, retiens celui du début : 51 nominations pour Poincaré, et pas un seul Nobel.

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